ENGAGEMENT SOCIAL ET MISSION CLARÉTAINE

Le numéro 46 des Constitutions des Missionnaires Clarétains définit la mission de la Congrégation. Nous y lisons : " Partageant l’espérance et la joie, la peine et l’angoisse des hommes, particulièrement des pauvres, nous voulons offrir une étroite collaboration à tous ceux qui cherchent la transformation du monde selon le dessein de Dieu ". Dans ce numéro sont soulignées deux actions : " partager " et " collaborer " ; on signale un objectif : " transformation du monde selon le dessein de Dieu " et on marque une perspective pour se situer : " celle des pauvres ". C’est un point de départ très important.

On m’a demandé une réflexion pour aider, à la fin de cette rencontre, à expliciter le fondement théologique et charismatique de notre engagement, à côté des pauvres, pour la justice, la paix et la sauvegarde de la création. C’est ce que je vais tenter de faire en partageant avec vous quelques pensées. Une méditation plus qu’une conférence. Il nous convient en effet, après tant de conférences, analyses et propositions, d’entrer dans notre intérieur pour regarder quelles résonances ont ces paroles dans notre cœur.

  1. Une réalité qui questionne
  2. Je vais commencer par une anecdote du temps où je travaillais comme missionnaire au Japon vingt ans en arrière. Nous avions, les Clarétains, et d’autres Congrégations religieuses et membres d’autres dénominations chrétiennes, une présence missionnaire à Kamagasaki, une zone marginale de la ville d’Osaka. Plusieurs milliers de personnes, des journaliers pour la plupart, y vivent dans des conditions de grande précarité. Tant qu’ils ont du travail, ils vivent sans problèmes particuliers. Mais lorsque, pour une cause quelconque, il leur est impossible de continuer à travailler, ils plongent dans des conditions de vie vraiment inhumaines sans autre logement au bout, pour beaucoup d'entre eux, que la rue. L’association chrétienne de Kamagasaki, outre leur offrir des réponses concrètes à leurs besoins les plus immédiats, accompagnait ces personnes dans la lutte pour leur droits.

    Un laïc, engagé depuis quelques années dans cette activité, décida de quitter son travail et de vendre sa maison et ses propriétés, pour se mettre totalement au service de ces exclus. Avec le produit de la vente il acheta dans le quartier un local spacieux et l’aménagea pour donner un toit aux sans abri et un point de référence à tous ceux qui étaient aux prises avec un quelconque type de problème. Comme vous pouvez le supposer, maintenir une telle structure requiert disposer de quelques ressources. Il pensait les obtenir d’autres personnes, sensibles, elles aussi, à la problématique de la vie dans ce quartier. Il est venu me demander de lui faciliter de parler à la Conférence de Supérieurs Majeurs des Congrégations religieuses du Japon dont je faisais partie. C’est avec plaisir que je l’ai fait. Je lui ai demandé de préparer à cet effet un rapport avec sa proposition pour les membres de la Conférence. Il est venu le deuxième jour de notre réunion et me donna son rapport pour avoir mon avis. Nous avons alors convenu qu’il vienne le présenter le lendemain.

    Il fut donc invité à parler à l’Assemblée. J’en fit la présentation et il commença à lire son rapport. Ce n’était qu’une demi-page écrite à la main avec de gros caractères. Je me le rappelle encore aujourd’hui. Il disait ainsi : " Je suis enfant de Dieu, j’ai un toit pour m’abriter la nuit et je peux manger trois fois par jour. A Kamagasaki il y a de nombreux enfants de Dieu qui n’ont pas de toit pour s’abriter la nuit ni ne peuvent manger de toute la journée. Si je ne fais rien, puis-je continuer à m’appeler enfant de Dieu ? ". Il ajouta qu’il demandait la collaboration de nos Congrégations pour pouvoir continuer au service de ces enfants de Dieu qui l’interpellaient si fortement. Un silence total remplit toute l’Assemblée. C’était cette sorte de silence qui manifeste la surprise et la confusion ressenties devant des questions qui frappent nos consciences et devant lesquelles le problème n’est pas de trouver une réponse théorique ni une explication convaincante mais de savoir comment assumer dans nos propres vies le questionnement posé. Nous nous sentions très gênés. . Plongés dans des analyses et cherchant des voies d’action, nous étudiions depuis deux jours la situation de notre société et du monde. Nous étions en train de faire quelque chose de juste et de correct, de nécessaire et nous nous sentions même à l’aise et satisfaits. Et voilà que maintenant nous parvient une question posée en toute simplicité mais, en même temps, avec une grande force depuis le témoignage d’une vie totalement vouée aux opprimés. Elle nous interpellait sur la nécessité de faire un pas en avant et de récupérer une dimension très importante du travail que nous étions en train d’accomplir et qui risquait de s’égarer au milieu de tant d’analyses, projets et campagnes. La longueur du rapport était inversement proportionnelle à l’importance du problème posé. Prononcés à partir d’une expérience profonde de foi et d’engagement pour les petits et pour la justice, le petit nombre de mots y employés frappaient nos cœurs et nous questionnaient d’une grande puissance. Ils étaient gênants mais ils nous ont aidés à approfondir la réflexion et à atterrir dans l’engagement.

  3. Le point de départ
  4. Je ne suis pas contraire, loin de là, aux analyses ni aux planifications. Elles sont toujours nécessaires. Nous ne pouvons pas travailler à l’aveuglette. Pour rendre notre effort efficace il nous faut des réseaux. Je veux cependant insister dans cette autre dimension plus existentielle qui doit être le point de départ d’un vrai engagement chrétien – et aussi clarétain comme nous le verrons ensuite – pour la justice et pour la paix.

    Paul VI dans son encyclique " Populorum progressio ", parlait du bouleversement qui le prenait devant le cri angoissé des personnes et des peuples vivant dans des situations d’injustice et lançait un appel pour qu’on réponde à la clameur de ces frères. Ce " bouleversement " devant la réalité de l’injustice humaine constitue le premier pas vers un engagement sérieux en faveur de la justice, la paix et la sauvegarde de la création. Pour ce faire la proximité avec les pauvres et les opprimés s’avère nécessaire. Notre société nous conduit à un haut degré d’insensibilité. Nous sommes informés de tout. De nombreux commentaires, études et analyses sur événements et thèmes, sont à notre disposition. Nous y ajoutons encore les nôtres. Mais s’il n’a pas de proximité, si ces souffrances n’arrivent pas à avoir un " visage " pour nous, tout finira dans une campagne de plus par ramasser des signatures ou, tout au plus, dans la participation à une quelconque manifestation ou plate-forme. L’apport chrétien à l’engagement pour la justice demande quelque chose de plus. Et ce " quelque chose de plus " naît de la rencontre avec les exclus et de son illumination à partir de la Parole de Dieu qui nous rend sensibles aux dimensions les plus profondes des problèmes et nous dévoile le vrai horizon d’une histoire fraternelle et solidaire.

    Dans sa récente lettre programmatique pour le troisième millénaire, le Pape Jean Paul II nous invite à " une nouvelle fantaisie de la charité". Celle-ci doit s’exprimer d’abord dans la capacité de proximité et de solidarité avec ceux qui souffrent, condition nécessaire pour que le geste d’appui soit perçu comme solidarité fraternelle et non comme aumône humiliante. Dans le compliqué tissu social de notre histoire, cette nouvelle fantaisie devient aussi service à la culture, à la politique, à l’économie, à la famille pour que dans tous ces secteurs soient respectés les droits des personnes et des peuples et se réalise la gestation d’une société répondant aux desseins de Dieu "

  5. La Parole de Dieu nous illumine

Tournons brièvement le regard vers la parole de Dieu qui nous illumine. La Bible accompagne notre route vers une compréhension du Mystère de Dieu. Quelques constantes y apparaissent :

Mais l’Alliance ne pourra réaliser son objectif d’engendrer la société juste et fraternelle du projet de Dieu que lorsque lui-même changera le cœur des personnes et y inscrive la loi de l’amour. Il ne suffit pas de travailler à un changement structurel. Notre apport va dans la ligne du " changement du cœur ". C’est le point visé par le ministère des prophètes, hommes et femmes avec une profonde expérience de Dieu. Possédés par cet amour passionné de Dieu pour ses enfants, ils dénoncent tout ce qui s’oppose à leur dignité et tout ce qui détruit l’harmonie de la création. Ils appelleront le peuple à la conversion et à exprimer dans la vie et dans la relation aux autres cette Alliance (Cf. Is 58,1-10). Le message des prophètes est souvent dur mais il finit toujours avec une annonce de salut qui ouvre le cœur à l’espérance et constitue une motivation puissante pour persévérer dans l’engagement et la lutte pour la société juste et fraternelle. Les prophètes sont maîtres en espérance. Le message de ces dénonciateurs inlassables de l’oppression et promoteurs du changement social atteint le cœur des gens parce qu’il a surgi de la proximité avec ceux qui souffrent les conséquences de l’injustice et du désir effréné du pouvoir. Leur parole, écho de la douleur de Dieu qui souffre de la douleur de ses enfants, cherche le changement des cœurs, garantie d’un changement social permanent.

La fidélité sans conditions de Dieu, qu’ils ont découvert peu à peu dans leur propre histoire personnelle et dans la médiation de l’histoire du peuple, les fait tenir fermement dans leur ministère, si souvent accompagné de l’expérience du refus et de la persécution, et elle les appelle à être mémoire de la réalité de paix, justice et harmonie que Dieu lui-même a établie comme but de l’histoire : 

Au centre de tout ce message il a la personne et sa communion avec Dieu et avec ses semblables. L’être humain pourra y rencontrer la réponse à sa soif d’amour, de respect et de justice que Dieu lui-même a semés dans son cœur. Il y a aussi à la base du message la conscience de la nécessité de conserver l’harmonie du cosmos tout entier que le Créateur a confié aux soins de l’humanité. L’engagement pour la paix, la justice et la sauvegarde de la création fait partie de notre vocation humaine.

Tel est le projet de Dieu. Il diffère d’autres projets politiques ou d’un autre type, qui ont comme centre leur propre idéologie et leurs propres objectifs et qui, par là même, finissent fréquemment en oppresseurs de ceux qu’ils prétendent libérer, comme le démontre clairement l’histoire du passé et nous le réaffirme la réalité actuelle. Pour que notre apport à la construction d’un monde plus juste et fraternel soit authentiquement chrétien, il est important de nous maintenir fermement sur cette perspective centrée dans la personne, profondément enracinée dans le projet de Dieu.

La proximité est un élément fondamental. Jésus, la Parole faite chair dans l’histoire concrète de notre humanité, représente la plus haute expression de la proximité de Dieu. Tout en lui nous parle de ce grand amour de l’Abba pour ses fils et ses filles. Jésus est venu pour qu’eux tous " aient la vie et qu’ils l’aient en abondance " (Jn 10,10). Ses actions et ses paroles nous convoquent tous à partager cette vie dans la nouvelle réalité du Royaume : ses actions puissantes, son accueil des exclus, l’annonce du Règne de Dieu qui ouvre de nouveaux horizons d’espérance dans le cœur des pauvres. Jésus est le Bon Pasteur qui va à la recherche de la brebis égarée et " abandonnée " par ses bergers et par ses compagnes, attrapée qu’elle est par une expérience déchirante de solitude et d’exclusion. Jésus nous révèle le cœur du Père qui invite à célébrer le retour du fils " qui était mort et est revenu à la vie " (cf. Lc 15,62). Jésus dénonce aussi et combat toutes les traditions et structures qui empêchent de vivre cette vie avec dignité et de développer toutes ses capacités. Les dénonciations de Jésus nous indiquent que l’envoyé du Dieu de la vie ne peut permettre que l’être humain vive torturé en permanence par des expériences de mort.

Jésus nous laisse son " commandement nouveau " comme signe d’appartenance au Royaume. Dans la parabole du chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu, Jésus nous indique cinq éléments fondamentaux. Par rapport à eux toute personne est sujet de droits : nourriture, logement, vêtement, santé, liberté (cf. Mt 25,35-36). L’attitude envers ces " frères les plus petits ", qui sont ceux dont les droits ne sont pas respectés, sera le critère selon lequel notre vie sera jugée. Lorsque le manque de proximité nous fait vivre sans nous soucier de ces frères, ou lorsque, conscients de leur présence, nous ne faisons rien, alors nous ne nous acquittons pas de notre responsabilité de disciples de Jésus et nous nous excluons du " banquet du Royaume ". Plus encore, si nous n’assumons pas dans notre vie la tache de faire respecter ces droits dans la réalité concrète des personnes avec lesquelles nous partageons le cheminement de l’histoire, nous sommes infidèles à la vocation que nous avons reçue comme êtres humains.

Jésus nous demande de l’engagement. Lui-même s’est engagé jusqu’à donner la vie pour que ce projet devienne réalité. Or, cet engagement requiert un changement de cœur. Il faudra tenir notre cœur grand ouvert au vent impétueux de l’Esprit pour que celui-ci arrache nos réticences et notre égoïsme, pour qu’il impose silence à nos propres plans et stratégies –très fréquemment teintés de nos intérêts personnels plus ou moins conscients- et qu’il y allume cette passion pour Dieu et pour ses enfants (cf. Act 2,1-14), ce qui se traduit par un engagement radical pour le Règne de Dieu et sa justice. Au milieu de tant de signes de mort qui nous guettent, une foi profonde nous est nécessaire pour continuer à croire aujourd’hui dans le Règne. Nous avons besoin d’une grande confiance dans l’Abba pour obéir aujourd’hui aux paroles de Jésus qui invite à " chercher d’abord le Règne de Dieu et sa justice " (Mt 6,33). Mais justement, parce qu’il naît d’une foi profonde dans l’Abba et d’une proximité à ses enfants qui souffrent, l’engagement social des chrétiens se maintient ferme " malgré tout " et ne cherche pas uniquement un changement de structures mais un changement radical des cœurs, la seule chose qui peut garantir la naissance de structures qui ne soient pas, en fin de compte, des structures d’oppression.

  1. L’engagement social du chrétien est une réponse de foi au projet de Dieu
  2. L’engagement social du chrétien est en conséquence plus qu’une " activité ". Il constitue une partie fondamentale de son expérience comme disciple de Jésus, de sa spiritualité. " Être proche des personnes " et l’être avec le même amour dont le Père leur est proche. Il est absolument nécessaire de percevoir la douleur que suppose être en marge des courants de la vie, d’une relation où la dignité de chacun est respectée, de l’échange respectueux qui fait grandir et donne plein sens à la vie. C’est là que Jésus s’est situé. C’est à partir de cette perspective, qu’il a proclamé la nouveauté du Royaume. Avec la connaissance de ces situations et leurs causes, il s’agit là, d’un élément nécessaire pour un travail vraiment humanisant. Sans une proximité vraie aux personnes, l’engagement social ne sera pas capable de communiquer l’Évangile ; il sera perçu tout au plus comme une réalisation de quelques projets sociaux conçus à partir de certains intérêts ou présupposés idéologiques.

    Il faut éduquer en chacun de nous et dans nos contemporains la perception de la sacralité de la personne. L’économie, les idéologies et même les religions devraient être des instruments au service de la personne et de la création de relations justes et fraternelles entre les personnes et les peuples, entre les êtres humains et la création tout entière. C’est cela que nous pouvons apprendre de la praxis de Jésus. Le grand péché est précisément de subordonner la personne à ces instruments qui deviennent dès lors instruments d’esclavage. Mais pour percevoir la sacralité des personnes, il est nécessaire de leur être proche, surtout de celles dont la dignité n’est pas respectée à cause des injustices de leurs semblables. L’engagement pour la paix et la justice est, pour le chrétien, confession de sa foi dans le Dieu de la vie.

    On a affirmé que nous sommes en train de passer d’une ère " idéologico-morale " à une ère " éthico-religieuse ". L’ère qui est en train de mourir croyait que la réalité serait transformée avec la propagation de grandes idées et de projets structurels. Cela ne s’est pas passé ainsi. Les événements déchirants qui continuent de marquer ce moment historique qu’il nous échoit de vivre, nous réclament sans cesse de nous mettre à l’écoute de notre cœur et de mettre toutes nos capacités au service de la création d’une humanité authentique. Or, ce cœur doit être purifié. La transformation de la société exige, certes, des stratégies, mais celles-ci ne fonctionneront que si elles surgissent d’un esprit orienté par un cœur plein de respect et d’amour pour les personnes. C’est une grande grâce que d’avoir connu l’amour du Dieu – Abba qui nous a été rendu présent en Jésus. Elle nous humanise et nous oblige à assumer la responsabilité de travailler pour humaniser l’histoire : faire réalité le projet fraternel et solidaire du Père de tous.

    Les paroles de Mgr Clavérie, évêque d’Oran, un mois avant son assassinât par des groupes fanatiques du GIA islamique d’Algérie en 1986, sont illuminatrices. " L’Église accomplit sa vocation et sa mission quand elle est présente dans les déchirements qui crucifient l’humanité… En Algérie nous sommes sur l’une de ces lignes qui traversent le monde : Islam / Occident, Nord / Sud, riches / pauvres. Nous y sommes à notre place, puisque c’est en nous y trouvant que nous pouvons entrevoir la lumière de la Résurrection. Nous sommes en Algérie à cause du Messie crucifié. Nous n’avons pas d’intérêt à défendre ni à sauver. Nous ne sommes pas ici par perversion masochiste ou suicide. Non, nous y sommes comme au chevet d’un ami, d’un frère malade, en silence, en lui prenant la main et en essuyant la sueur de son front… Je crois que l’Église de Jésus-Christ meurt lorsqu’elle n’est pas suffisamment proche de la Croix de son Seigneur… Le reste n’est que poudre aux yeux ou illusion mondaine. L’Église se leurre et se trompe quand elle se situe comme une puissance au milieu d’autres puissances, une sorte de mouvement évangélique à grande échelle. Elle brillera, peut-être, mais elle ne brûlera plus avec la force de l’amour de Dieu. La seule raison pour laquelle nous restons en Algérie est l’amour et rien que l’amour. Une passion pour Jésus nous en a donné le goût et nous a tracé la voie : il n’y a pas de plus grand amour que de donner la vie pour ceux qu’on aime ".

    Assumer la propre responsabilité pour promouvoir le changement structurel dont notre monde a besoin, en participant activement dans les nombreux mouvements sur la paix, la justice, etc., sans perdre de vue la nécessité du changement du cœur qui le rend possible et vraiment humanisant, est précisément le grand défi pour les chrétiens dans leur engagement social. Pour ce faire, la proximité à l’exclu est nécessaire et la communion à sa souffrance. L’engagement social devient ainsi une partie fondamentale de la mission évangélisatrice de l’Église. Paul VI y insistait quand il expliquait dans Evangelii Nuntiandi la signification de l’évangélisation : " Évangéliser, pour l’Église, c’est porter la Bonne Nouvelle dans tous les milieux de l’humanité et, par son impact, transformer du dedans, rendre neuve l’humanité elle-même… Le plus juste serait de dire que l’Église évangélise lorsque, par la seule puissance divine du Message qu’elle proclame, elle cherche à convertir en même temps la conscience personnelle et collective des hommes, l’activité dans laquelle ils s’engagent, la vie et le milieu concrets qui sont les leurs ".

    Des analyses et des stratégies seront nécessaires, nous devrons participer à des réseaux et collaborer avec d’autres, mais nous ne pourrons jamais oublier ce qui doit être notre apport spécifique : accompagner les personnes vers un changement de cœur, de leurs attitudes les plus profondes. Nous sommes convaincus que seulement de cette manière sera possible une nouvelle réalité, plus en accord avec le Projet de Dieu. Jean Paul II y insistait quand dans son encyclique " Sollicitudo rei socialis " faisait référence à la nécessité d’une analyse des " causes d’ordre moral " des situations d’injustice : " Dans un document pastoral comme celui-ci, une analyse limitée uniquement aux causes économiques et politiques du sous-développement avec les références nécessaires à l’ainsi dit sur-développement, serait incomplète. Il est donc nécessaire d’individualiser les causes d’ordre moral qui, à niveau de la conduite des hommes considérés comme personnes responsables, freinent le développement et empêchent sa réalisation plénière " .   Ce n’est qu’à partir de là que nous pourrons travailler pour un changement intégral et durable.

  3. Un regard sur Claret

Considérons maintenant, même si ce n’est que brièvement, car il ne peut pas être autrement dans une conférence comme celle-ci, quelques traits de l’activité apostolique du P. Claret qui nous permettent de parler de son apostolat comme d’un ministère prophétique. Son activité, nous le savons, s’est développée dans un contexte social et ecclésial très différent du nôtre. Ce regard cependant nous aidera à découvrir des éléments qui doivent orienter l’engagement social d’une évangélisation animée par le charisme clarétain.

Nous connaissons tous le texte de Luc 4,18 qui oriente, très particulièrement l’expérience spirituelle et missionnaire de Claret : " L’Esprit du Seigneur est sur moi. Il m’a donné l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres et proclamer la libération aux captifs ". Ce passage de l’Évangile de Luc, comme nous le savons bien, nous décrit la visite de Jésus à la synagogue de Nazareth et la lecture qu’il a faite à cette occasion du texte du chapitre 61 d’Isaïe. C’est un texte très beau qui résume les caractéristiques de la prophétie de l’Ancien Testament. En assumant ce texte et en le référant à lui-même, Jésus révèle son identité et manifeste le sens de sa mission. En s’appliquant à lui-même ce texte d’Isaïe, Jésus se situe au-dedans de la tradition la plus authentique d’Israël. Comparativement, nous pourrions dire que c’est la lecture et l’appropriation faite de ce texte (Lc 4, 16-20) par le P. Claret, qui nous permet de le situer dans la ligne de la " tradition prophétique " (Aut 118, 687), bien qu’il ne se soit jamais défini lui-même dans cette catégorie. Ce sont des paroles que Claret a méditées longuement et dont il ne découvrit la signification que progressivement à travers les diverses étapes de sa vie. Quand Claret écrit son Autobiographie, à l’âge de 55-56 ans, dans un moment de maturité de sa vie spirituelle et apostolique, il fait l’expérience d’une union très spéciale avec Jésus, oint par l’Esprit pour annoncer l’Évangile aux pauvres et proclamer l’année de grâce. Claret comprend alors d’une nouvelle manière que cette vocation et mission ont été aussi les siennes, que c’est là aussi le projet de Dieu sur lui pour lequel il avait été préparé depuis l’enfance. Tous les épisodes de sa vie, tout ce qui constitue son riche expérience, trouvent une nouvelle clé d’interprétation dans ces paroles de Jésus. Toute sa vie et mission prennent à partir d’elles une unité très forte et son charisme est explicité en elles d’une manière particulièrement relevée. Ce sont cette vocation et cette mission que Claret a voulu partager avec ses fils et ses filles. Ce sont la vocation et la mission de tous les clarétains. C’est pour cela que la confrontation constante de la praxis pastorale du clarétain avec ces paroles de l’Évangile constitue la clé pour vérifier sa fidélité à la mission qui lui a été confiée. Apportons-nous vraiment la Bonne Nouvelle aux pauvres et coopérons-nous à la libération des opprimés ? Sommes-nous engagés dans la construction d’un monde où cela soit possible ? Cela nous mène à prendre certaines options de fond dans notre œuvre d’évangélisation et à souligner comme prioritaire l’attention à certains destinataires. C’est une conséquence claire de la compréhension que Claret a eue de la mission confiée à lui et aux appelés à partager son charisme. L’engagement social du clarétain y trouve une motivation forte.

Claret réalise cette mission dans un contexte social et religieux très défini. La lecture qu’il en fait et les conséquences qu’il en retire pour orienter son action nous aident à découvrir avec plus de clarté les traits qui doivent marquer profondément l’action évangélisatrice du clarétain dans sa dimension sociale aussi.

Nous pouvons découvrir la vision de Claret sur la réalité de son temps en plusieurs de ses écrits et, très particulièrement, dans son abondante correspondance parvenue jusqu’à nous. Sur ce sujet je vais citer uniquement deux numéros de l’Autobiographie. Il nous y décrit, en la transposant à son époque de missionnaire en Catalogne, la vision de la réalité qu’il avait dans un moment de maturité de sa vie après avoir vécu des expériences diverses en Catalogne, Canaries, Cuba et dans ce monde si particulier qu’était la Cour de Madrid. Il dit textuellement : " En voyant que Dieu notre Seigneur, sans aucun mérite de ma part, mais de par son seul bon plaisir, m’appelait à faire front au torrent de corruption et me choisissait pour guérir de ses maladies le corps corrompu et à moitié morte de la société, j’ai pensé que je devais me consacrer à étudier et à bien connaître les maladies de ce corps social. Et en effet, je l’ai fait et j’ai trouvé que tout ce qu’il y a dans le monde est amour aux richesses, amour aux honneurs et amour aux plaisirs sensuels. Le gendre humain a toujours été attiré par cette triple concupiscence, mais aujourd’hui la soif de biens matériels est en train d’assécher le cœur et les entrailles des sociétés modernes… J’ai vu que celle-ci est une époque dans laquelle l’égoïsme a fait oublier les devoirs les plus sacrés que l’homme a envers son prochain et ses frères, puisque nous sommes tous images de Dieu, fils de Dieu, rachetés par le sang de Jésus Christ et destinés au ciel ".

Comment Claret a-t-il cherché à répondre aux défis qu’il avait découverts dans son analyse ? Par quelles activités et dynamiques a-t-il exprimé dans ce contexte sa mission prophétique ? Le P. Gustavo Alonso affirme que la condition de prophète de Claret réside surtout dans sa forme de vie et, plus particulièrement, dans le service de la Parole qu’il rendit à son peuple dans une conjoncture historique concrète : la deuxième moitié du XIX siècle.

Nous pourrions distinguer trois traits fondamentaux qui explicitent le prophétisme dans l’action apostolique du P. Claret et sont illuminateurs pour notre réflexion :

  1. La récupération de la Parole. Claret considérait son temps comme "  calamiteux " (cf. Aut 292). La réalité qu’il rencontre est le fruit du grand affrontement en Europe entre l’absolutisme de l’ancien régime et la révolution inspirée par l’Illustration. La bataille se libre non seulement dans les milieux du débat philosophique et politique, mais passe, liée à des problèmes dynastiques, au terrain militaire. L’Église, par ses liens avec le pouvoir politique de l’une ou l’autre partie, s’est trouvée attrapée entre les différents fronts et a eu à payer un prix trop élevé, puisque, outre les pertes matérielles –que nous verrons plus tard comme un bienfait- a vu le démantèlement de ses structures d’évangélisation. A partir de cette situation d’une Église attrapée et immobilisée par la situation politique, on comprend l’option, explicitée à plusieurs reprises par Claret, de ne pas intervenir en politique. Devant cette situation, ils ont été nombreux dans l’Église espagnole de ce moment, à vouloir sauvegarder les positions historiquement acquises. Un petit nombre, cependant, a su découvrir en ce moment historique un signe qui invitait à emprunter d’autres voies et percevoir cette heure comme " heure de changement et de conversion ". Claret en était un. Il a fait l’option de ne pas entrer dans le jeu politique, qui cachait tant d’intérêts, et de se vouer exclusivement au ministère de la Parole, car il jugeait que celle-ci était le seul instrument capable de mettre en route la transformation souhaitée. Il fallait faire renaître la foi du peuple et, à partir de là, travailler pour le changement nécessaire. Telle fut l’option " prophétique " fondamentale de Claret. Il fallait annoncer clairement le " projet de Dieu " dans un moment de transformation sociale et de désorientation idéologique. Sans l’annonce de la Parole, il serait impossible de changer " ce cœur et ces entrailles de la société ", faute quoi un vrai changement n’était pas possible. Ce serait le peuple lui-même, une fois les valeurs chrétiennes récupérées, qui devrait être le protagoniste du changement social que ces valeurs exigeaient.
  2. L’option " populaire ". Il fallait rendre au peuple la conscience de son identité chrétienne comme moteur de reconstruction de la société même. D’autres ont opté pour agir dans d’autres milieux : politiques, intellectuels, etc. Claret opte pour le peuple, pour approcher la réalité concrète des personnes et les aider à refaire le chemin de la foi de manière à s’enthousiasmer à nouveau avec le projet du Père. En Catalogne et aux Canaries, Claret sera le prédicateur populaire et les gens ne se tromperont pas en l’identifiant comme tel. Ensuite, la nouvelle réalité qu’il rencontre à Cuba replace dans l’horizon devant lui avec des accents nouveaux la réalité des " pauvres (cf. Aut 562-572). Interpellé par les situations de pauvreté et d’injustice qu’il rencontre, il mettra en route de nouveaux projets missionnaires pour répondre aux nouveaux défis. En témoignent aussi bien les initiatives de promotion humaine (la ferme – école de Puerto Principe, les caisses d’épargne, etc.)- que la défense des esclaves face aux exactions dont ils sont l’objet, comme en témoigne sa correspondance avec les Capitaines Généraux de la Colonie et autres autorités. Avec ça, il déploie la grande activité missionnaire que nous connaissons tous, cherchant à apporter de nouveau au peuple la Parole de Dieu, car il était convaincu que c’était en elle que se trouvait la force capable de rendre aux personnes la conscience de leur dignité et de mettre en route le peuple vers un autre projet plus accordé avec le " projet de Dieu ". Il a su assumer les conséquences de son option pendant toutes les années qu’il est resté à Cuba. Plus tard, à Madrid, il cherchera à se maintenir ferme dans les valeurs chrétiennes, qu’il considérait comme le fondement de l’ordre social, et il évitera de se trouver impliqué dans les jeux politique d’intérêts personnels ou de parti.
  3. L’option de " faire avec les autres " Pour Claret multiplier les acteurs d’évangélisation était une obsession. Ce qui le porte à mettre en route plusieurs initiatives cherchant, dans les limites imposées par l’ecclésiologie de l’époque, de nouveaux chemins. Nous pouvons nommer la " Fraternité du Cœur de Marie " (1847), l’ "Académie de Saint Michel ", etc. Le tout dans la mouvance de sa recherche pour donner une réponse vraiment transformatrice dans la situation de l’Église et de la société de son temps. Il est important de remarquer son intérêt pour impliquer des laïcs dans cette tâche. Ce sont eux qui doivent assumer la responsabilité de transformer en projets sociaux, culturels ou politiques les principes enseignés par la Parole annoncée et que doivent nourrir la vie de celui qui veut " imiter Jésus ", qui avait mis toute sa vie au service du Règne et invité ses disciples à " chercher d’abord le Règne de Dieu et sa Justice ".

Nous voyons donc comment Claret a tenté de répondre dans son propre contexte avec hardiesse et lucidité aux défis qu’il découvrait dans son époque. Il ne suffit pas aujourd’hui de répéter ce qu’il a fait. Les temps ont changé. A aussi changé la conscience de l’Église sur elle-même et sur sa mission dans le monde. De nouveaux modèles de présence évangélisatrice dans le monde ont surgi, qui savent partager actions et projets avec d’autres groupes et personnes. Mais on ne peut pas laisser tomber dans l’oubli certains aspects fondamentaux qui continuent à être valides et nous aident à assumer les lignes de force du charisme dont nous avons été gratifiés. Le peuple, et particulièrement le peuple pauvre et opprime, doit toujours faire partie de nos préoccupations. Nous devons avoir aussi le souci comment faire parvenir la Parole à ce peuple afin qu’il y trouve la force et l’aide pour devenir protagoniste d’une histoire tissée de justice et de fraternité. Nous revenons à ce que nous disions tout à l’heure. Ce qui nous est propre ce n’est pas seulement de travailler à un changement de structures ou modèles, ce à quoi cependant nous devons collaborer activement. Ce qui nous est propre c’est d’œuvrer pour que les cœurs changent, eux aussi. Ce qui exige de nous l’annonce de la Parole et le témoignage des valeurs du Règne. Nous y connectons avec le noyau le plus profond du charisme clarétain.

  1. Sur le chemin de la Congrégation
  2. Il sera bon finalement, avant de présenter quelques conclusions, de considérer comment a été exprimé l’engagement social dans l’apostolat de la Congrégation et quelles orientations ont été données pour le promouvoir et orienter. Nous pourrions distinguer plusieurs époques par rapport à ce thème dans l’histoire de la Congrégation, mais il y en deux qui se différencient assez nettement : la vie de la Congrégation dans l’étape antérieure au Concile Vatican II et l’époque postérieure à ce même Concile. Le changement que le Concile Vatican II a supposé pour la vision de l’Église et de sa mission a sûrement eu une plus grande incidence dans ce terrain que dans d’autres.

    1. Quelques exemples d’engagement social
    2. Quoique non exprimé explicitement sous ce mot, l’engagement pour la justice et la paix, la ténacité pour construire une société juste et solidaire, ont toujours été présents dans l’histoire de notre Congrégation.

      Il suffit de rappeler, par exemple, -et je fais référence à l’étape pré-conciliaire- le travail courageux de nos missionnaires pour la promotion sociale des peuples où ils étaient envoyés. L’histoire des premières missions clarétaines en Afrique, Amérique Latine et Asie, est un témoignage excellent d’engagement social. Nous pourrions dire que dans ces premières missions clarétaines on a entrepris une évangélisation intégrale, même si on l’appelait d’une autre manière. Nos frères avaient naturellement une autre idée que nous sur la mission, mais cela ne les empêcha pas de s’efforcer pour faire parvenir leur action évangélisatrice aux diverses dimensions de la vie des gens. Il n’était même pas rare de se voir dans l’obligation de défendre les intérêts des populations natives contre la puissance coloniale. Ils vivaient proches du peuple et cherchaient à poser un bon fondement pour leur développement postérieur. Les services rendus à l’éducation, à la santé, à la promotion de l’agriculture, etc. sont des preuves claires de cet engagement. Ils ont aimé le peuple et se sont intéressés par leur langue, leur culture. En fait, les premières études sérieuses sur la culture de la Guinée Équatoriale (anthropologie, végétation, langues autochtones, etc.) sont œuvre de missionnaires clarétains. La même chose pourrait être dite par rapport aux missions du Choco en Colombie, du Darien en Panama, de Sâo Tomé en Afrique, etc.

      Le travail auprès des migrants, quand personne s’en occupait en dehors de ceux qui les exploitaient injustement, marque les débuts de certaines de nos fondations ; on leur annonça l’Évangile et on les aida à améliorer les conditions de vie. Des milliers de Mexicains vivant aux États Unis lorsque la présence clarétaine y arriva au début du XX siècle, pourraient en témoigner. De nombreux autres migrants pourraient ensuite le confirmer dans diverses parties du monde.

      La présence évangélisatrice au milieu du monde ouvrier, bien que timide, a supposé pour quelques clarétains l’ouverture de nouvelles voies d’évangélisation. D’autres, à travers la prédication ou l’œuvre éducative, ont tenté de transmettre ces valeurs qui sont le fondement d’une société juste et fraternelle, conformée aux critères évangéliques. Nous pourrions prolonger encore la liste, mais il n’est pas nécessaire.

      Il y a eu aussi, on s’en doute, de nombreuses ambiguïtés. Elles étaient parfois, peut-être, fruit du temps, parfois faute de vision ou de connivence excessive de notre part avec les pouvoirs constitués. Nous ne pouvons nier que, tout au long de notre histoire, des épisodes existent et des attitudes qui ne se situent pas dans la ligne d’une option claire pour la défense des droits de l’homme et des peuples ou dans lesquels, à tout le moins, les protagonistes apparaissent réticents à prendre position face aux puissants du moment.

      En ce qui concerne l’époque postérieure au Concile Vatican II, nous pouvons signaler les communautés d’insertion, les commissions de Justice et Paix qui ont commencé à fonctionne de manière stable en 1979 et se sont consolidées par la suite, les nouveaux questionnements d’une évangélisation intégrale, l’accompagnement des mouvements populaires, la participation à des campagnes et à des actions ensemble avec d’autres groupes qui travaillent avec les mêmes objectifs… Ce sont là quelques exemples qui nous aident à comprendre l’amplitude de l’engagement. On peut certes faire davantage et mieux, mais, à mon avis, le bilan global est positif.

    3. Les orientations de la Congrégation par rapport à ce thème

Il nous faudra ici encore distinguer les deux étapes auxquelles j’ai fait référence dans la section précédente et dont le point de division est constitué par le Concile Vatican II.

Donnant toujours pour acquis ce qui a été dit sur l’engagement social dans de nombreux apostolats de la Congrégation, la pensée de la Congrégation concernant ce thème restait une pensée traditionnelle. Le P. Jesús Alvarez en fait un commentaire succinct dans son livre Misioneros Claretianos II. Transmisión y recepción del carisma claretiano. Cette attitude n’est que le reflet de l’attitude officielle de l’Église à ce moment. Le P. Matin Alsina, Supérieur Général de 1906 à 1922, presse à plusieurs reprises les missionnaires d’être très prudents sur ce thème. Ses dispositions reprenaient la position du Saint Siège, ce qui était établi dans les Constitutions et dans le Chapitre Général de 1912. S’il insiste sur ce thème c’est parce qu’il y avait sans doute des clarétains inquiets sur ce sujet et qui tentaient de l’intégrer peu à peu dans leur travail ministériel. En fait le Chapitre Général de 1912 parlait de la difficulté de traiter " une question si épineuse et objet de si nombreuses controverses comme était l’intervention du prêtre dans les questions sociales ". Or, la consécration primordiale à la prédication itinérante impliquait des exigences spéciales par rapport à ce thème, différentes, à n’en pas douter, de l’orientation que l’on aurait pu lui donner dans des activités apostoliques jouissant d’une plus grande stabilité locale. Quoi qu’il en soit, cette manière de se situer, plutôt traditionnelle, a marqué le cheminement de la Congrégation pendant de nombreuses années, surtout en Espagne où se concentraient la plupart des membres de l’Institut. A cette même époque surgissaient dans l’Église espagnole certaines initiatives de pastorale sociale (" Action sociale populaire " du P. Palau à Barcelone en 1907, le syndicat minier indépendant fondé aux Asturies par le chanoine Maximilien Arboleya en 1912), qui esquissaient des nouvelles voies sur lesquelles notre Congrégation ne s’est pas engagée. Les encycliques sociales, héritières de la " Rerum Novarum " de Léon XIII (1891), ont contribué à créer dans l’Église une sensibilité nouvelle par rapport au thème social. Cette nouvelle sensibilité, en train de prendre corps depuis longtemps, sera consacrée avec le magistère de Jean XXIII et la Constitution " Gaudium et Spes " du Concile Vatican II. Une nouvelle époque commençait ainsi, pleine d’initiatives hardies sur ce terrain pastoral.

Nous voulons commenter la route de la Congrégation pendant l’époque post-conciliaire à travers un parcours rapide par les documents des Chapitres Généraux du post-concile. Le sentir de la communauté congrégationnelle y est exprimé et de nouveaux horizons missionnaires sont ouverts. Le point de référence sur le chemin parcouru par la Congrégation pendant toutes ces années, ont été le processus de rénovation ecclésiale et la nouvelle conscience évangélisatrice surgie avec puissance tant dans l’Église universelle que dans les Églises continentales. Le Magistère et la praxis pastorale de ces églises particulières, surtout à niveau des continents, ont eu une influence puissante sur notre propre réflexion et sur l’organisation du travail de Justice et Paix dans la Congrégation. Nous pensons très concrètement aux documents en provenance du CELAM, Medellin, Puebla, Santo Domingo, et aux documents de la Fédération de Conférences Épiscopales d’Asie (FABC), etc.

La nouvelle conscience née et développée à niveau culturel autour du thème des droits de l’homme, est aussi certainement importante. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 constitue un point de référence obligé pour la majorité des habitants de notre planète. A cela est venue s’ajouter récemment, de la part de nombreuses personnes, une croissante conscience écologique qui s’est exprimée dans divers documents tels que la Charte de la Terre, etc.

Le premier Chapitre du processus de rénovation, 1967, contient une affirmation très importante qui sera, par la suite, la base de toute la réflexion congrégationnelle : " Est apostolat tout ce qui contribue au Règne de Dieu ". Faisant écho à la Constitution conciliaire GAUDIUM ET SPES, le Chapitre affirme " qu’il n’y a rien vraiment d’humain aujourd’hui qui n’aie d’écho dans notre cœur ", et que notre charisme missionnaire exigera de nous efforcer " pour donner une solution chrétienne à tous les problèmes de nos frères les hommes (cf. AG 10). Mais la référence la plus claire à notre thème, c’est surtout dans le n. 35 du décret sur l’Apostolat que nous la trouvons : " Nous devons aborder de manière apostolique le terrain très actuel du social, aussi bien dans l’orientation de la pensée et de la formation de la conscience que dans la réforme résolue de notre propre témoignage ; dans les critères pour accepter les fondations et les ministères et dans la manière de les mener à bien, pour réaliser l’œuvre de justice sous l’inspiration de la charité " (GS 72 ; cf. Populorum Progressio).

Le Chapitre de 1973 est encore plus clair. Au moment de poser les lignes fondamentales du projet apostolique de la Congrégation, le décret sur l’Apostolat commence par une analyse de la réalité –nécessairement brève, comme il arrivera toujours dans cette sorte de documents-. On y parle clairement du défi qui suppose la proclamation de l’Évangile au milieu de " structures injustes et de systèmes aliénants ". Dans la partie programmatique on offre des critères qui soulignent la nécessité de dénoncer tout ce qui blesse la dignité des enfants de Dieu. On invite à assumer les lignes pastorales d’une évangélisation libératrice et on insiste sur la capacité de provoquer le changement social la proclamation de l’Évangile comporte. Nous voilà à nouveau dans la ligne du " changement du cœur ".

Le Chapitre de 1979 présente une nouveauté par rapport aux précédents Chapitres. La Congrégation s’offre un projet missionnaire qui comprend, de manière globale et articulée, tous les aspects de la vie missionnaire : la spiritualité, la communauté, la formation, l’apostolat, l’économie et le gouvernement. Le document " LA MISSION DU CLARÉTAIN AUJOURD’HUI " (j’emploierai le sigle MCA), après avoir analysé la réalité du monde et présenté une relecture du charisme missionnaire clarétain dans la nouvelle conscience d’évangélisation de l’Église, explicite quelques options missionnaires qui doivent marquer de façon indélébile toutes les actions apostoliques de la Congrégation. On ne parle plus de structures pastorales mais d’options de fond et de destinataires préférentiels. Les options devront pénétrer n’importe quelle œuvre et être des critères de sa " clarétinité " ; et les œuvres doivent répondre aux destinataires préférentiels, et seront à concrétiser en chaque lieu et circonstance. Le thème de Justice et Paix se trouve déjà très présent bien que l’expression n’y soit pas souvent employée.

Le point de départ de la MCA est important : La Congrégation se laisse questionner profondément par la situation du monde, surtout par la situation des personnes (MCA 4). Les points signalés dans l’analyse de la réalité nous parlent d’une grande sensibilité sociale et démontrent que la place de la Congrégation se trouve entre ceux qui souffrent d’un ordre injuste. Dans ce sens l’engagement pour accorder cet ordre aux exigences de l’Évangile sera présent, même si n’est qu’implicitement, dans tout le document. On y remarque déjà la préoccupation écologique comme préoccupation de justice et comme un aspect à avoir présent dans le travail d’évangélisation (MCA 13). Le thème qui nous occupe ici est très bien exprimé dans un des titres de la partie analytique : " La difficulté du faire de la convivence en justice et paix " MCA 17).

Dans le document est affirmé an toute clarté que l’Église " prend parti pour ceux qui souffrent marginalité ou oppression et se met au service de l’humanité qui aspire à une convivence plus juste et ordonnée ". Il me semble important de souligner cet aspect, car sous prétexte d’une prétendue neutralité, il semble arriver fréquemment que nous voulions nous dérober à la responsabilité qui nous revient en tant que disciples dans la suite radicale de Jésus. Cette affirmation disqualifie en même temps ceux qui optent pour des modèles sociaux, politiques ou économiques qui ne favorisent pas ceux pour qui l’Église a pris parti. Dans le numéro 25 on insiste : " Ces implications entre justice et évangélisation nous affectent comme clarétains, de manière que nous ne puissions pas rester indifférents devant des situations qui contredisent le plan du Créateur, la filiation divine et la fraternité humaine. En tant que religieux nous ne pouvons ne pas entendre la clameur des pauvres ni oublier la rédemption du genre humain qui doit être un élément intérieur à la pauvreté consacrée " (MCA 25).

Le numéro 100 du document résume la réflexion de l’Église sur ce particulier et on l’assume comme point de référence pour interpréter en ce moment historique notre charisme évangélisateur. Le numéro finit en reprenant les paroles de l’introduction du Synode de 1971 sur la justice. C’est une parole d’une clarté méridienne : " L’action en faveur de la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent clairement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile, c’est-à-dire de la mission de l’Église pour la rédemption du genre humain et la libération de toute situation oppressive ". C’est ici un terrain où les laïcs ont une mission très spécifique qu’il faudra respecter et appuyer (cf. MCA 115).

Plus loin, en parlant des caractéristiques de notre suite de Jésus dans une communauté évangélisée et évangélisatrice, on lit aussi en clé sociale la consécration, la communauté et les vœux. C’est un aspect, me semble-t-il, à prendre en compte et qui mériterait une méditation plus profonde de notre part (cf. MCA 149).

L’explicitation des options de mission constitue le noyau du document, car elle donne forme programmatique à la réflexion y exposée. Parmi elles, l’option pour une évangélisation prophétique et libératrice se situe clairement dans cette ligne. On y parle de " porter la lumière de l’Évangile avec tout son contenu de dénonciation et d’annonce du salut " ; de " accepter les risques " qui comporte une option de cette sorte ; de notre engagement pour " nous solidariser " avec les angoisses et les luttes de ceux à qui nous avons été envoyés ; de notre décision de " travailler pour en finir avec l’injustice " (cf. MCA 169-172). L’option pour une évangélisation dès la perspective des pauvres et démunis nous oriente également vers une action résolue pour la Justice et la Paix. La situation des pauvres et opprimés nous offre la perspective pour proclamer le message et le point de référence pour modeler notre vie et programmer notre action pastorale (cf. MCA 173-176). La proximité aux exclus est donc, un élément fondamental de notre engagement social.

Le chapitre de 1985 reprend la thématique de la rénovation post-conciliaire et particulièrement celle de la MCA ; il planifie la nécessité d’assumer personnellement le processus que la Congrégation est en train de vivre. Il invite aussi à améliorer les analyses qui se trouvent à la base de nos projets pastoraux. Le thème des communautés d’insertion apparaît en force. " Chaque Organisme, surtout ceux qui se situent dans le tiers monde, doit traduire dans des réalisations concrètes notre option missionnaire pour les pauvres en créant dans l’avenir un plus grand nombre de communautés insérées au milieu d’eux. Elles partageront la réalité de leur situation et les accompagneront dans leurs efforts de promotion et libération, faisant en sorte que chaque clarétain agisse depuis la perspective des pauvres et devienne un avocat crédible de leur cause " (CPR 80). Aux clarétains qui travaillent dans le premier monde le document dit de donner un nouveau visage à leur être missionnaire face " au monde de la marginalisation et de la drogue et ce en solidarité avec les mouvements de défense de la vie, des droits de l’homme, de la paix ". Le Chapitre appelle à fortifier notre présence en Asie et en Afrique. Il ajoute : " nous serons des témoins du Dieu vivant et libérateur dans les pays où le peuple souffre des régimes totalitaires " (CPR 82).

Le Chapitre de 1991, dans le document Serviteurs de la Parole, lance un appel à faire de la Parole de Dieu le vrai centre de notre spiritualité, de notre communauté et de notre action d’évangélisation. La Parole de Dieu doit illuminer notre vision de la réalité et nous guider dans nos options et nos activités. Les orientations qu’il offre son nombreuses, insistant toujours sur la nécessité de proximité auprès des pauvres et des exclus et de les accompagner dans leur lutte pour la libération. Le Chapitre comprend que l’engagement social doit s’exprimer avec des accents particuliers selon les situations des divers continents. Après le Chapitre est mis en route dans la Congrégation le Projet Parole-Mission dont l’objectif est d’accompagner les clarétains à travers une lecture de la Parole faite en clé missionnaire. Je suis convaincu que le Projet Parole-Mission, surtout à partir de ses clés situationnelle et existentielle, a servi pour créer une mentalité qui a permit à de nombreux clarétains d’assumer l’engagement pour la Justice et pour la Paix dans leur vie et dans leurs ministères. Nous avons été préparés à l’engagement social par le contact de la Parole, lue selon la clé des pauvres et des exclus, plus que par d’autres campagnes, programmes, cours ou publications. Il s’agit d’un élément important car il facilite l’approche du thème du travail pour la Justice, la Paix et la sauvegarde de la Création dans une perspective qui lui est propre à l’intérieur d’un travail d’évangélisation.

Finalement, le dernier Chapitre Général de 1997 veut aider à situer la Congrégation en " Mission prophétique ", afin que, à travers le témoignage de vie, personnel et communautaire, des clarétains, et du travail ministériel, nous puissions annoncer " le nouveau ciel et la nouvelle terre " pour lesquels soupire l’humanité, et contribuer à ce qu’ils deviennent réalité dans notre histoire. Le document capitulaire offre des orientations pratiques pour donner à l’engagement social de la Congrégation une structure d’animation plus opératoire (on parle de fortifier le secrétariat Général de Justice et Paix), de participer activement dans des mouvements qui s’efforcent, dans la société civile et dans l’Église, pour créer un monde plus fraternel et solidaire (on parle concrètement de rejoindre le mouvement pour l’annulation de la dette extérieure des pays pauvres), d’intégrer dans cette aire la préoccupation écologique. On insiste à nouveau sur la nécessite d’être proches des exclus et de les accompagner dans les efforts pour créer des conditions de vie plus en accord avec la dignité humaine. On réaffirme la nécessité de différencier l’engagement social dans les divers continents en accord avec les besoins découverts dans l’analyse de la situation propre à chacun d’eux.

Il me paraît important de mentionner que d’autres groupes aussi, nés du charisme missionnaire de saint Antoine Marie Claret (Missionnaires Clarétaines, Laïcs Clarétains, Filiation du Cœur de Marie et d’autres branches de la famille clarétaine) ont intégré peu à peu cette dimension avec force dans leur vie et activité apostolique. Les Laïcs Clarétains, par exemple, ont réfléchi dans leurs deux dernières Assemblées Générales comment être dans le monde d'aujourd'hui une " Communauté de contraste " (Assemblé Générale de Campinas, Brésil, 1995) ou une " Communauté de contraste en mission prophétique " (Assemblée Générale de Santo Domingo, 1999).

Comme je l’ai déjà dit, tous ces documents sont importants car ils reflètent la manière de penser de notre communauté et constituent les critères qui guident les planifications communautaires et pastorales. Il reste encore beaucoup de route à faire et de nombreuses initiatives à consolider. Ce qui est clair c’est que l’engagement social doit y rencontrer une expression concrète.

7 A manière de conclusions

Je voudrais conclure en partageant quelques points qui me semblent importants face au futur puisqu’il s’agit de caractéristiques fondamentales qui devraient être toujours présentes et inspirer l’engagement social des clarétains. Je ne ferai que les insinuer. La réflexion constante sur les situations du monde et des défis que nous y découvrons lorsque nous les contemplons accompagnés de la Parole de Dieu et à partir de la perspective de notre charisme missionnaire, nous introduira dans le discernement des actions à mettre en œuvre :

  1. Ce qui est important avant tout c’est la proximité au peuple. L’élément " populaire " que nous avons découvert en Claret et qui l’avait maintenu en tension prophétique ; une proximité très spéciale auprès des pauvres et des exclus. Ce sont eux qui manifestent, à travers leur vie, la nécessité urgente de l’annonce du Règne et sa construction dans la réalité concrète de notre histoire. Ce sont eux qui questionnent toujours la sincérité de nos analyses, options et engagements d’évangélisation.
  2. La référence constante à la Parole de Dieu. Nous y trouvons l’explicitation du " projet de Dieu ", où nous découvrons les critères qui doivent inspirer notre engagement social et les paramètres auxquels nous devons confronter toujours nos réalisations.
  3. Ce trait du faire avec d’autres, que nous avons signalé comme un des éléments prophétiques dans l’apostolat de Claret, trouve ici un terrain très approprié. Le travail en réseau est fondamental pour l’effectivité des actions en faveur de la paix et de la justice, surtout lorsque sont affrontés des problèmes que nous pourrions appeler " globaux ". Certains voudraient faire " quelques chose de propre à nous " dans ce terrain. Nous pouvons certes signaler certaines aires comme objet d’attention prioritaire de notre part, tout en tenant toujours présent, même dans ces cas, la diversité de traitement à donner selon les différents contextes. Je crois cependant que notre manière à nous, penche plutôt vers la ligne de l’insertion dans les églises locales, dans leurs commissions de Justice et Paix et dans leur apostolat social et de l’ouverture à la coopération avec d’autres groupes de la société civile qui travaillent sur ces objectifs dans les lieux où nous sommes présents. C’est même beaucoup plus conforme à la consigne de nos Constitutions qui nous demandent d’être des " collaborateurs dévoués des Pasteurs ". Quand nous nous centrons trop dans nos propres programmes et objectifs, il y a toujours le danger d’accorder à nos choses de la priorité face aux besoins et aux urgences surgies de la réalité concrète où nous vivons.
  4. Apprendre à travailler en mission partagée, en apportant chacun ce qui nous correspond selon notre vocation propre dans l’Église. Il nous est difficile aux prêtres et aux religieux de savoir respecter le rôle protagoniste qui, dans ce terrain plus que dans d’autres, correspond aux laïcs. Nous y voulons fréquemment diriger plus qu’appuyer. Il serait bon d’étudier le thème dans le cadre de la Famille Clarétaine et voir comment nous pouvons aider dans chaque zone à donner une réponse qualifiée dans cette aire de Justice et Paix, toujours en collaboration avec d’autres.
  5. Partager les diverses expériences. Ceci élargit notre horizon, nous enrichit et nous encourage. Nous sommes présents dans des situations très diverses avec des problématiques très concrètes. Nous devons nous efforcer pour les connaître. Étant donné que les tentacules du néolibéralisme arrivent jusqu’aux aires les plus éloignées de notre planète, il ne sera pas cependant rare d’y découvrir une connexion étroite entre beaucoup de situations. Partager les expériences nous aide à mieux comprendre les différentes dimensions des problèmes et stimule notre créativité dans la recherche des voies d’action. Nous savoir proches des luttes de nos frères fait que nous nous sentions partie prenante d’un engagement plus large pour le Règne. Pour ce faire, cependant, il est nécessaire de savoir écouter avec respect et se libérer de préjudices et stéréotypes.
  6. Prendre position devant les problèmes posés, ce qui demande réflexion et analyse. Cela suppose aussi savoir employer certaines techniques et surtout avoir des critères clairs. Nous ne pouvons pas nous laisser porter au gré des idéologies ou des systèmes de quelque signe qu’ils soient. Nous nous basons dans les valeurs du Règne qui sont, d’autre part, les valeurs fondamentales de l’être humain. Avoir à prendre position devant les problèmes nous demandera une étude plus sérieuse et profonde de la doctrine sociale de l’Église, avec comme résultat un trésor inestimable pour notre réflexion. Tout en restant toujours dans la perspective de l’Évangile, nous devons être prêts à la dénonciation en assumant les conséquences qui puissent en découler.
  7. Assumer la solidarité avec les exclus et le travail en JPIC comme axe transversal dans notre vie : spiritualité, communauté, projets pastoraux. L’appel de Jésus nous rejoint avec plus de force à partir des pauvres. Nous y devons répondre avec la " nouvelle fantaisie de la charité " à laquelle nous invite Jean Paul II et qui trouve un cadre d’expression privilégié dans l’engagement pour la Justice, la Paix et la Sauvegarde de la Création.
  8. L’apport chrétien à l’engagement social cherche le " changement de cœur", auquel nous avons fait référence plusieurs fois. Il doit reste clair que nous ne pouvons pas nous limiter au changement structurel ou à la consécution de quelques objectifs déterminés à un certain moment. Notre action se dirige à la construction de cette " civilisation de l’amour " dont le Pape a parlé si fréquemment. Celles-ci n’est possible que lorsque nous ouvrons le cœur à l’action puissante de l’Esprit. Pour cela, est nécessaire une proclamation courageuse de l’Évangile avalisée par le témoignage de la vie et par l’engagement concret envers les grandes causes de l’humanité.

Nous nous trouvons face à des problèmes qui semblent dépasser notre capacité. Nous nous sentons trop petits devant la tâche que nous est demandée. Que cela ne nous préoccupe pas. Proclamer le Règne depuis la petitesse et la faiblesse, a été l’option de Jésus. C’est la force des pauvres et des exclus qui peut changer l’histoire. Quand les idéologies, les systèmes politiques et économiques se mettront à l’écoute de leur voix sans vouloir usurper simplement leur place ni, ce qui serait pire encore, les manipuler, alors le changement sera possible. Les pauvres et les " pauvres en esprit " -ceux qui s’identifient aux pauvres et les accompagnent dans leur lutte- sont les seuls qui peuvent faire surgir la nouveauté du Règne, car, comme l’a dit Jésus : " le Règne des cieux est à eux " (cf. Mt 5,3). Nous nous savons partie d’un mouvement mondial à la recherche d’un monde plus juste et fraternel, qui prétend aussi à une relation plus harmonieuse avec la Création. Cela nous remplit d’espérance.

Le Seigneur a invité ses disciples à ramer en haute mer. Au commencement du troisième millénaire, Jean Paul II nous répercute cet appel. La Famille Clarétaine veut l’assumer.

Josep M. Abella, cmf